
Quand un enfant ne bouge pas, c’est qu’il est malade ou… qu’il est devant un écran !
Des enfants qui ne tiennent pas en place plus de deux minutes, peuvent rester des heures immobiles devant un dessin animé ou un jeu vidéo : leur sens du mouvement est comme paralysé, la fixité des yeux se transmet au corps tout entier.
Quand nous savons l’importance du mouvement dans la formation des facultés supérieures : mémoire, intelligence, imagination, créativité…, nous pressentons de quels bienfaits ces enfants sont privés, car le mouvement, c’est la vie !
Nous sommes capables de percevoir le moindre mouvement dans notre corps, du clignement de nos yeux jusqu’au tressaillement de nos jambes. C’est une expérience réservée à l’être humain, grâce au « sens du mouvement ».
Quand je bute sur un obstacle, des mouvements inconscients, des actes « réflexes » interviennent immédiatement pour éviter la chute : je fais un plus grand pas, j’écarte les bras, je me cambre… Je prends alors conscience des mouvements que je fais pour rester en équilibre, alors que, jusque-là, je ne percevais même pas le plaisir de bouger ! Et si j’y prête attention, je peux également ressentir les mouvements internes – le désir, la peur– qui déclenchent ou limitent mes actions.
Par ce sens, nous percevons que notre corps est vivant, qu’il échappe à la pesanteur, et cela fait naître en nous le premier sentiment de liberté. Nous ressentons le déploiement de nos facultés motrices, nous sentons la joie monter en nous, et cette joie s’exprime dans le sourire ! Et cela, dès notre plus jeune âge.
On a voulu nous faire croire qu’on pouvait remplacer l’activité volontaire par l’utilisation facile de machines. Des études scientifiques pluridisciplinaires récentes confirment ce que nous pouvons observer : c’est par le mouvement, par l’activité volontaire, que les enfants grandissent harmonieusement, qu’ils sont en bonne santé et développent leurs facultés intellectuelles.
Car nous savons depuis longtemps, que « la main forme le cerveau ». C’est pour cela que les rois de France apprenaient un métier manuel de précision : marqueterie, serrurerie, calligraphie… L’opposition entre travail manuel et travail intellectuel est artificielle. Parmi les personnes disposant d’une intelligence remarquable, figurent notamment les artistes, les artisans, les ouvriers, dont la dextérité s’est développée grâce au déploiement de ce sens du mouvement.
Tout ce qui existe autour de nous est le fruit de l’activité des forces formatrices du cosmos, que nous pouvons appeler « forces éthériques ». Ce sont ces forces que nous saisissons quand nous saisissons une pensée : elles sont légères, subtiles, fuyantes, et nous échappent si facilement ! L’acte de penser peut être compris comme un « toucher » subtil : nous saisissons une pensée comme nous prenons un objet, avec une main subtile dont nous n’avons généralement pas conscience.
Pour saisir les pensées au vol, nous sommes mobiles et habiles. Ensuite, pour en prendre conscience, nous les « réfléchissons » sur notre cerveau comme sur un miroir. Ce sont les traces de ces mouvements éthériques qui forment notre cerveau. Indéniablement, le mouvement « tactile » précède la trace formative.
Il y a quelques années, la ville de Los Angeles avait décidé une réforme radicale des écoles primaires. Pour l’apprentissage de l’écriture, les crayons et stylos ont été remplacés par des claviers d’ordinateur. D’autres pays ont suivi ce « progrès ». Mais récemment, la Finlande a annoncé que les enfants devaient reprendre crayons et stylos pour apprendre à écrire.
De nombreuses études montrent en effet que la pratique du clavier ne forme pas le cerveau comme le fait l’activité manuelle qui sculpte des formes. Écrire à la main réveille le cerveau et active plus de zones cérébrales que le clavier. Cela permet de renforcer la mémoire, d’avoir une compréhension approfondie et des connexions neuronales multipliées.
Dans les écoles Steiner, l’apprentissage de l’écriture et de la lecture commence en première classe, au CP. Au jardin d’enfants ou en maternelle, il n’y a aucun apprentissage scolaire. Les enfants jouent librement, courent, dansent grimpent, découvrent la nature, fabriquent du pain et du fromage, apprennent à vivre ensemble. C’est déjà tout un programme !
Pendant leurs sept premières années, les forces de vie des petits enfants sont occupées à construire leur corps physique. Leurs os, leurs muscles, leur cerveau, leur cœur… n’ont pas encore leur forme et leur taille définitives. La chute des dents de lait montre que ce travail est en train de s’achever. Les forces de vie sont alors disponibles pour des apprentissages intellectuels. Détourner ces forces plus tôt ou les rendre inactives par des temps prolongés sur écran, c’est affaiblir le développement de l’enfant, et mettre en jeu sa santé future.
Dans les écoles Steiner, pour préparer les enfants à l’écriture, nous commençons par une période de trois semaines pendant laquelle, dans le sable, puis dans de grands cahiers, les enfants tracent des droites et des courbes. Car, dans l’écriture, comme dirait Mr Jourdain : « Tout ce qui n’est pas droite, est courbe, et tout ce qui n’est point courbe, est droite ! »
Les élèves dessinent – à main levée – des lignes droites continues ou discontinues, parallèles ou qui se croisent, grandissent ou diminuent ; des lignes courbes, ondulantes, des spirales qui s’enroulent et se déroulent. Dans la rubrique « Danse des formes », le journal Fanette et Filipin propose de nombreux exemples de formes dynamiques à faire avec les enfants.
Ces exercices permettent notamment d’acquérir la musculature nécessaire à la main et la précision du geste pour pouvoir passer ensuite à l’écriture.
Évidemment, les travaux d’aiguilles sont précieux pour développer la dextérité, l’habileté et la précision. Garçons et filles apprennent à tricoter des objets qu’ils auront plaisir à utiliser ou à offrir : étui à flûte, coussin pour aiguilles, etc.
Là encore, dans chaque numéro de Fanette et Filipin, de nombreux bricolages liés aux saisons, ainsi que des recettes de cuisine, vous sont proposés. Car comme pour le bricolage, la cuisine demande des gestes précis, des « tours-de-main » et de plus développe le sens du goût et de l’odorat, ce qui est précieux !
Les forces de vie que nous saisissons par la pensée, sont de même nature que la musique. La pratique du chant et d’un instrument comme la flûte, apporte une aide précieuse au développement de l’intelligence. C’est ce que dit le conte de Grimm « Le petit âne » qui apprend à jouer du luth malgré ses durs sabots.
Le chant est lui aussi d’une importance capitale. C’est un exercice de motricité fine par excellence par lequel l’enfant acquiert la maîtrise de son souffle, des mouvements de son larynx et de sa langue !
C’est un art du mouvement que j’ai eu le plaisir d’enseigner aux enfants et aux adultes pendant quarante ans.
Par des gestes des mains et des bras, et par des déplacements dans l’espace, l’eurythmie rend visibles les consonnes et les voyelles, les mouvements subtils de la parole. Quand vous prononcez un « B » ou un « F », vous faites un geste très différent que l’eurythmiste rend visible par les mouvements de son corps physique.
La pratique de l’eurythmie permet aux enfants d’acquérir une mobilité fine des mains et des bras, une compréhension intime des forces qui sont à l’origine du langage, et une approche intuitive de l’espace.
Comment en douter ? Dans le conte La Belle au bois dormant, le château s’endort. Les chevaux sont immobiles, les pigeons ne bougent plus, le cuisinier est arrêté dans son geste : plus rien ne bouge. C’est ce que nous ressentons quand nous veillons un défunt : il est im-mo-bi-le. C’est l’image la plus frappante de la mort du corps.
Et la vie, c’est le mouvement ! Si nous en avons pleinement conscience, comment priver un enfant d’un moment de vie, en le laissant immobile devant un écran ?
Roger Gandon, né en 1944, est eurythmiste, pédagogue et conteur. Il écrit des contes pour les enfants et les adultes. Il participe à la rédaction du magazine Fanette et Filipin.
Article paru dans le numéro 50 de Fanette et Filipin.

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